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La violence du choc avait froissé les tôles et empêchait d’ouvrir les portes des wagons qui, bien que l’eau ait baissé à l’extérieur, restaient inondés comme un aquarium étanche. Sandro assistait à la scène avec effarement. Alors, au risque de ne plus pouvoir remonter lui-même, il prit une grande goulée d’air et plongea pour tenter d’ouvrir une porte. Au passage, il eut la chance d’apercevoir un marteau brise-vitres. Il aurait bien voulu remonter prendre un peu d’air, mais chaque seconde perdue augmentait le nombre de morts. Alors, malgré un mal de tête insupportable, il se saisit du marteau et, s’accrochant aux montants d’un siège, il frappa de toutes ses forces contre la vitre, qui explosa, ouvrant le chemin à l’eau et aux corps qu’elle contenait. Objets et humains furent projetés avec force à l’extérieur. L’eau, en s’échappant avec violence, l’avait propulsé, lui aussi, avec une cinquantaine de cadavres et des survivants plus ou moins conscients. Quelques-uns purent reprendre leur respiration d’eux-mêmes, mais d’autres gisaient, inconscients, sur le sol détrempé.

Ceux qui se croyaient en sécurité sur le toit avaient été projetés au loin et nombre d’entre eux avaient été déchiquetés par des débris. Ceux qui s’étaient abrités derrière les wagons étaient morts les premiers, carrément écrasés lorsque le train s’était soulevé.

Sorti de sa prison de métal, Sandro se précipita pour tenter de ranimer plusieurs voyageurs et il réussit, à force de claques, de compressions violentes sur les cages thoraciques, et d’insufflations nez-poumon, à ramener huit noyés à la vie. Le contrôleur du train, qui en avait réchappé lui aussi, avait assisté aux exploits de Sandro. Il les signala aux autorités, qui le traitèrent en héros et lui accordèrent le permis d’établissement définitif qu’il réclamait depuis des mois.

Sandro avait survécu, mais pas Manco.

Le lendemain une séance d’identification des corps fut organisée. Sandro repéra Manco sans peine. De la poche intérieure de son pantalon, il extirpa son portefeuille, qui contenait sa carte d’identité. En une fraction de seconde, il entrevit le parti qu’il allait pouvoir tirer de cette confusion générale. Il joignit son permis de conduire aux papiers deManco. Puis il réussit à repérer deux corps au type méditerranéen. Il fouilla leurs poches et préleva les papiers d’identité. Il ne s’était pas trompé, ils étaient italiens des pouilles. Il porta le tout au commissaire chargé de l’opération, pensant, à juste titre, que ces documents finiraient au consulat italien de Colombo et, de là, seraient transmis dans les lieux de résidence des défunts. Ainsi, Arturo le considérerait comme une des 30 000 victimes de ce tsunami !

De Manco, il ne lui restait plus que la mallette qu’il avait, lors de son premier séjour, glissée sous le lit de sa chambre dans l’annexe de la guest house. C’est alors qu’il comprit qu’il n’en connaissait le contenu que par la description que Manco lui en avait faite. Il lui faudrait un jour l’explorer par lui-même.

Pour l’instant, la priorité était ailleurs : il y avait tant à reconstruire, tant de sans-abri à aider, tant de gravats à évacuer ! Comme les canalisations avaient été rompues, le contenu des égouts remontait à la surface : l’épidémie menaçait. Il fallait assainir la région au plus vite. Sandro, qui avait conservé des souvenirs de ses travaux à la ferme, était familier des gros engins. Quand il proposa son aide, on l’assigna tout naturellement à un bulldozer dont on ne retrouvait pas le conducteur. Des jours entiers, il déblaya le sol, transportant des poutres, des morceaux de toit, des restes de murs, des meubles, des embarcations de pêcheurs, tout, en évitant soigneusement de ramasser des corps. 

De retour au centre, il eut un choc : des installations de la plage, il ne restait plus rien… Le plus grave était la perte par les pêcheurs de leurs bateaux : c’était leur seul moyen de subsistance.

Alerté, René débloqua immédiatement des fonds pour leur procurer leur outil de travail : il chargea Sandro d’emmener les dix pêcheurs les plus démunis dans le Defender. Ils roulèrent jusqu’à Colombo, qui n’avait pas été trop endommagée par les vagues. Avec l’argent de René, il acheta dix barques et, puisant dans les fonds qu’il avait fait virer depuis le Luxembourg, il paya dix moteurs de quarante chevaux. En contrepartie, ces pêcheurs désignés devaient partager leur embarcation, au moins un jour sur deux, avec d’autres pêcheurs. Il participa encore à l’achat de matériaux de construction pour les sinistrés du bord de mer. Pour ce faire, il continua à se servir, en toute bonne conscience, de ce magot d’origine douteuse qui trouvait soudain une réhabilitation bienvenue.